Cette question revient fréquemment dans vos messages. J’ai l’impression qu’elle dépasse largement un simple calcul et renvoie à l’expérience concrète de l’écriture, telle qu’elle s’inscrit dans la vie d’un auteur.
Je pourrais me contenter d’une réponse toute faite, en évoquant des paramètres variables selon les projets et les parcours. Certains ouvrages se créent dans la durée. Marcel Proust a travaillé plus de treize ans sur À la recherche du temps perdu, entre les premières ébauches et la publication des derniers volumes, dans un processus de reprise presque continu. J. R. R. Tolkien a consacré une douzaine d’années à la rédaction du Seigneur des anneaux, sans compter les décennies passées à élaborer son univers en amont.
À l’opposé, certains écrivains avancent avec une rapidité impressionnante. Georges Simenon écrivait la plupart de ses polars en dix à quinze jours, selon un rituel strict et parfaitement maîtrisé, qui lui permettait de produire plusieurs dizaines de livres par an. Stephen King a rédigé Cujo en environ quatre semaines et maintient, depuis de nombreuses années, un rythme moyen de trois à quatre mois par roman.
Ces écarts frappent par leur amplitude. Ils montrent surtout qu’aucune durée ne peut servir de modèle. Chaque livre s’inscrit dans un tempo propre, lié à son ambition, à sa complexité et à la manière dont l’auteur travaille. Voilà, je pourrais me contenter de cette réponse évasive.
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Heureusement, pour les curieux, je suis bien plus bavarde que ça. Lorsque cette question m’est posée, je suppose qu’elle vise une réponse personnelle : comprendre comment je m’y prends en tant qu’autrice et comment je répartis mon temps.

Une question de choix
La production littéraire suppose un espace préservé, pas nécessairement étendu, mais clairement identifié. Un créneau récurrent, respecté comme un engagement professionnel (la plupart du temps avec soi-même, même quand aucun éditeur n’est là pour vous souffler dans les bronches). L’important n’est pas la quantité, mais la continuité. Ce qui ralentit le plus souvent l’écriture n’est pas le manque de temps, mais l’absence de priorité. Or l’écriture ne supporte pas ce statut secondaire. Elle requiert une décision, une place dégagée volontairement.
Pendant des années, j’ai pris la plume tout en travaillant à temps plein (bon, je sais que certains estiment que le métier de prof n’est pas très exigeant, et pourtant…) Je ne disposais pas de longues plages idéales, mais j’écrivais chaque jour. Je transportais toujours un cahier dans mon sac. Je rédigeais sur un banc devant l’école, dans le tramway, en salle d’attente. J’écrivais aussi avec des choix plus discrets, mais déterminants : laisser passer un film, me lever plus tôt pour gribouiller pendant que la maison sommeillait encore, remplir quelques feuilles à la mer alors que les autres se baignaient. À force, un espace s’est créé : pas seulement dans mon emploi du temps, mais dans mon esprit. L’écriture ne constituait pas une activité accessoire, mais une nécessité journalière, au même titre que lire, manger ou dormir. Elle ne demandait plus d’être négociée, elle s’imposait d’elle-même.
Actuellement, alors que j’ai le bonheur d’être autrice à temps plein, cette habitude ancienne continue de me porter. Elle m’évite la procrastination et désamorce la peur de la page blanche. L’écriture ne relève plus d’un effort à déclencher, mais d’un mouvement naturel, entièrement consenti, inscrit dans le rythme de mon quotidien.

Une question de découpage du temps
Avant toute rédaction au sens strict, j’entre toujours dans un temps de réflexion et de maturation. Cette phase peut s’étendre sur plusieurs semaines. De l’extérieur, elle ressemble souvent à de l’inaction. Elle ne produit pas un texte continu, mais elle relève déjà de l’écriture. J’y accumule des fragments, des paragraphes isolés, des listes, des pistes narratives, des fiches de personnages. J’explore, je déplace, je teste. Le livre prend forme sans encore se dérouler.
Cette étape inclut la recherche, bien sûr, mais elle ne se limite pas à la documentation. Elle sert surtout à laisser le projet s’installer, à éprouver sa cohérence. Le texte s’épaissit, gagne en densité, parfois au prix d’une impression d’immobilité. Pourtant, le travail avance.
Vient ultérieurement le moment du premier jet. En ce qui me concerne, je ressens le besoin de poser une base. Donner un corps au récit, sans qu’il m’encombre l’esprit jour et nuit, le faire sortir de l’espace intérieur pour l’inscrire sur la page. Presque m’en débarrasser, afin de pouvoir ensuite le regarder à distance. Le premier jet ne cherche ni l’élégance ni la précision. Il sert à fixer la matière brute, à dérouler l’histoire du début à la fin.
Pendant longtemps, je rédigeais ce premier jet à la main. Le caractère brouillon du support autorisait toutes les maladresses. Aujourd’hui, j’écris directement à l’ordinateur, ce qui rend l’opération plus exigeante. Je ressens la tentation de rectifier, phrase après phrase, dans l’instant, comme si le texte allait se vexer si je le laissais imparfait. Je dois alors lutter contre ce réflexe, accepter d’avancer sans lisser, sans polir, sans ralentir le mouvement. Ce temps du premier jet reste pour moi indispensable. Le livre a besoin de cette première incarnation, imparfaite, pour devenir un objet de travail.

Une question d’organisation
L’écriture ne commence jamais pour moi sans une structure solide. Avant de tracer la première ligne, je sais où le livre se termine. Le dernier chapitre existe déjà, au moins dans ses grands axes. Les arcs narratifs des personnages sont posés, les tensions identifiées, les retournements de situation anticipés. Cette ossature me sert de guide. Elle m’évite les détours inutiles et me permet d’avancer sans me demander, chaque matin : bon, je fais quoi, maintenant?
Pour autant, ce cadre ne fige rien. Au moment de la rédaction, je laisse une place réelle à l’imprévu. Des images surgissent, des scènes s’imposent, des figures secondaires prennent de l’ampleur et infléchissent parfois le récit. Certains chapitres s’intercalent naturellement dans un programme pourtant très précis. Le livre respire, se transforme, gagne en épaisseur. La structure tient, mais elle accepte les mouvements.
Cette articulation entre préparation rigoureuse et liberté d’invention correspond à ma manière de travailler, bien sûr, chacun sa technique. Depuis que je suis autrice à temps plein, cette méthode me permet d’avancer rapidement sur le premier jet. À raison d’un chapitre par jour, je peux rédiger un manuscrit en un mois. Lorsque j’avais un métier à côté, ce même travail s’étalait plutôt sur trois ou quatre mois. Le rythme change, la logique demeure.
La phase la plus longue reste pour moi la réécriture et la correction. Cette étape me plaît davantage que toutes les autres. Ce qui surprend souvent, mais ne m’a jamais posé le moindre problème. J’y traque les répétitions, les verbes sans relief, les lourdeurs syntaxiques, avec un enthousiasme qui confine parfois à l’acharnement. Je réécris des passages entiers, j’ajoute des subtilités, j’en supprime d’autres. L’ouvrage avance à la fois dans le détail et dans la vision d’ensemble.
Une fois ce travail achevé, le texte est confié aux bêta-lecteurs, puis à la correctrice. Chaque fois, j’ai le sentiment d’avoir mené le manuscrit aussi loin que possible. Pourtant, des erreurs subsistent, des maladresses apparaissent encore. Le regard extérieur révèle toujours des aspects qu’on a cessé de voir… et c’est reparti pour un tour ! À la fin, le roman entier me sort par les yeux !

Réponse à la question
Alors, combien de temps prend l’écriture d’un livre ? Pour ma part, aujourd’hui, la réponse est : environ quatre mois pour un roman de 90 000 mots. En incluant la maturation, le premier jet et les phases de réécriture, la mise en page, les contrats avec mon équipe, dans les conditions actuelles d’un travail à temps plein consacré à l’écriture.
Cette réponse ne vaut pourtant que pour un moment donné, une organisation précise, une méthode éprouvée. Elle évolue. Elle a déjà changé par le passé et changera encore. Le rythme dépend du livre, de son ambition, de sa complexité, et du temps que l’auteur peut lui dédier sans compromis. Écrire un roman ne relève pas d’un calendrier universel. Chaque projet impose sa durée, chaque auteur invente la sienne. L’important ne réside pas dans la rapidité, mais dans la constance et l’engagement envers le texte… et de l’envie, intacte, de s’y remettre le lendemain.